Comment en est-on arrivé là ? Histoire des Epistémicides.

Par Marion Groch

Synthèse des travaux de Grosfoguel. Vous pouvez également consulter la vidéo en français et en espagnol, où vous trouverez beaucoup plus de détails. Cette synthèse est faite pour aller à l’essentiel. Il y a beaucoup de détails qui n’y figurent pas.

ramon

Les savoirs et sources universitaires légitimes aujourd’hui sont un ensemble d’expériences socio-historiques de quelques pays du monde. Les contenus et auteurs proposés par les universités sont toujours les mêmes et ont les mêmes origines.

Ramón Grosfoguel parle des « hommes des cinq pays » : ils viennent de France, du Royaume-Uni, d’Allemagne, d’Italie et des États-Unis. Ce sont tous des hommes blancs et européens. Ces cinq pays représentent 12 % de la population mondiale, soit 12 % des expériences socio-historiques et 12 % des théories à partir desquelles sont produites les problématiques sociales, scientifiques, philosophiques, historiques… Grosfoguel souligne également que les femmes sont exclues de ces structures épistémiques : il reste donc 6 % d’expériences socio-historiques dominantes dans le champ épistémique.

Elles sont internalisées, normalisées et permettent d’appréhender le monde. Il est nécessaire que le reste du monde apprenne et intègre les théories de ces penseurs légitimés pour les appliquer dans d’autres expériences socio-historiques, malgré les différences évidentes. Elles ont donc la prétention de tout expliquer.

Grosfoguel constate également que les structures épistémiques sont racistes, du fait de l’infériorisation de tout autre type d’épistémologies et sexistes du fait de l’exclusion de toutes les femmes.

Quels sont les éléments qui furent décisifs dans cette colonisation des savoirs ?

Il y a eu trois génocides-épistémicides qui ont lieu au cours du XVème et du XVIème siècle :

  • La Conquête d’Al-Andalous par les Chrétiens fut le premier génocide-épistémicide.

 Suite à cette conquête et étant donné la non-reconnaissance des droits des minorités par la Chrétienté, il y eut une forte discrimination religieuse et les Juifs et les Musulmans, habitants de cette région furent persécutés.

Grosfoguel parle d’ailleurs d’encomiende qui correspond au colonialisme de peuplement. Dans le cas de la Conquête d’Al-Andalous, les Musulmans et les Juifs furent contraints de se convertir avant d’être exploités. Ils subirent une surveillance accrue pour vérifier que la conversion n’était pas simulée (vérifier s’ils mangeaient du porc…). Les bibliothèques furent brûlées, notamment la bibliothèque de Cordoue, qui comptait plus d’un million de livres, ainsi que celle de Grenade.

Certains livres contenant des connaissances scientifiques furent récupérés par les Européens.

  • La Conquête des Amériques est le deuxième génocide-épistémicide.

 Christophe Colomb arrive aux Amériques le 12 octobre 1492 suite à la chute de Grenade le 2 janvier 1492. Quelques heures après son arrivée et étant donné le contexte européen de discrimination religieuse pendant le XVème siècle, Colomb pose le constat suivant : ces peuples n’ont pas de religion, donc ils n’ont pas de dieux, donc ils n’ont pas d’âmes. Ce sont des animaux que l’on peut mettre en esclavage. Afin de déterminer si les Amérindiens ont une âme ou non, la justice européenne va trancher avec la controverse de Valladolid. D’un côté, Sepulveda qui défend le fait qu’ils n’ont pas d’âmes, de l’autre, Bartolomé de Las Casas, qui défend le fait qu’ils ont une âme et qu’ils doivent par conséquent être christianisés. Ce dernier parti est adopté à la fin du procès. L’encomiende s’exporte donc aux Amériques. Entre temps, les Africains sont capturés, et mis en esclavage aux Amériques. Puis, les bibliothèques d’écrits et d’archives15 des Amérindiens sont brûlées. L’influence d’Al-Andalous sur les Amériques est bien présente et cette influence va être réciproque dans la mesure où la discrimination qui était d’ordre religieux devient à partir du début du XVIème siècle une discrimination raciale avec une infériorisation des croyants non chrétiens.

  • La Conquête des femmes indigènes de l’Europe est le troisième génocide-épistémicide et se produit en même temps que le précédent.

L’aristocratie européenne devient capitaliste avec l’expansion coloniale et les femmes sont perçues comme une menace pour le pouvoir de l’époque. Elles avaient beaucoup de pouvoir dans les communautés et possédaient des connaissances importantes dans de nombreux domaines dont la transmission était orale. Ces femmes ne disposaient pas de bibliothèques, elles « étaient » des bibliothèques. Ce sont donc elles qui furent brûlées par milliers.

Enfin R. Grosfoguel analyse un dernier aspect que l’on pourrait également qualifier d’épistémicide. Il s’agit de la théorisation de Descartes du « Je pense, donc je suis ». L’idée serait la suivante : L’individu serait capable de produire une connaissance équivalente à Dieu, donc une connaissance universelle, une connaissance au-delà de l’espace, qui relèverait de l’objectivité, de la neutralité.

Descartes suggère alors deux choses :

_ D’une part, le dualisme ontologique, qui correspond à la séparation du corps et de l’esprit. Le corps constitue un obstacle car si on a un corps, on ne peut pas être Dieu car la connaissance serait produite à un moment donné.

_D’autre part, le solipsisme méthodologique, où le sujet va arriver à la certitude de connaissance à partir d’une démarche monologique avec un homologue interne auquel il pose des questions et y répond. Contrairement à une démarche dialogique, cela permet de s’extraire de l’espace-temps, des autres dont on aurait besoin pour penser et d’accéder à une vision d’ordre divin.

La connaissance est donc affirmée comme universelle, du même niveau que celle de Dieu. Il est également nécessaire de préciser que Descartes, même s’il est français, produit sa philosophie à Amsterdam. La réflexion de Descartes a des conséquences importantes puisque le centre du système-monde se déplace de Grenade à Amsterdam au cours du XVIème siècle. Le sud de l’Europe va donc être infériorisé de plus en plus avec une reproduction des idéologies racistes sur les Espagnols et les Portugais, assimilés désormais aux autres populations, car situés au sud des Pyrénées. La raison et la rationalité unique appartiennent dorénavant à l’homme blanc du nord des Pyrénées.

On peut donc en déduire que ce doute cartésien a une structure raciste et sexiste. Il va rester l’homme blanc occidental, qui disposera d’un privilège épistémique, c’est-à-dire qu’il va déterminer ce qu’est la vérité, ce qui ne l’est pas, ce qui est bon pour le reste du monde, peu importe ce qu’en pensent les premiers concernés. Cet homme blanc occidental tentera de convaincre pacifiquement, sinon il utilisera la force.

La première université occidentale est fondée au XVIIIème siècle à Berlin. La structure originelle est bien sûr sexiste et raciste du fait de l’histoire mais également dans la mesure où ce sont des hommes du nord des Pyrénées qui l’ont fondée.

Pour R. Grosfoguel, il ne s’agit pas d’une simple université, mais d’une « université occidentalisée » qui est avant tout une structure de pouvoir global issu de la colonisation. Cette dernière a une présence globale et existe en tout lieu, que ce soit à Paris, Bruxelles, à Brazzaville, à Rabat ou encore à New Dehli. Afin d’espérer intégrer cette université occidentalisée, il faut assimiler, maîtriser ces « hommes des cinq pays », sans quoi on ne peut terminer un doctorat ou une maîtrise.

Publicités

2 commentaires sur « Comment en est-on arrivé là ? Histoire des Epistémicides. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s