Une colonisation des savoirs au sein de l’Université Française

Synthèse d’un travail de recherche de licence Sciences de l’Education de l’Université de Bordeaux) par Marion Groch pour le Labo Décolonial de l’Université Populaire de Bordeaux

Des hommes, blancs, européens… Voilà de quoi se compose en grande majorité l’Université française aussi bien au niveau du contenu des enseignements que des professeurs.

Dans le cadre de ma licence, j’ai dû réaliser un travail de recherche. J’ai choisi la colonisation des savoirs au sein des sciences humaines.

Mais la colonisation des savoirs, c’est quoi ?

La colonisation des savoirs (ou colonisation épistémique) fait partie des processus de colonisation et consiste à s’appuyer sur des expériences sociales, historiques, considérées comme universelles et légitimes et de les appliquer à d’autres cultures et populations.

Pourquoi parler d’une colonisation des savoirs dans les sciences humaines ?

Les savoirs utilisés à l’Université viennent d’expériences sociales et historiques de quelques pays du monde. Les auteurs et les enseignements sont toujours les mêmes et ont les mêmes origines. Ramón Grosfoguel parle des « hommes des cinq pays » : ils viennent de France, du Royaume-Uni, d’Allemagne, d’Italie et des États-Unis. Ce sont tous des hommes blancs et européens (J’y inclue les États-Unis car ils furent une colonie européenne dont l’indépendance fut proclamée par les Européens eux-mêmes). Ces cinq pays représentent à peine 6 % de la population mondiale, étant donné que les femmes en sont exclues, soit 6 % d’expériences sociales et historiques dominantes dans le champ des sciences humaines. Le reste du monde doit donc intégrer les théories de ces penseurs légitimés, qui ont la prétention de détenir une vérité applicable à toute autre expérience, malgré les différences évidentes.

Les peuples non-blancs et non-européens sont donc exclus, ainsi que les femmes. Les sciences humaines sont donc racistes, eurocentrées et sexistes.

Pour savoir comment on en est arrivé là, rdv pour lire cet article ou voir cette vidéo en français ou en espagnol.

Comment cette colonisation des savoirs fonctionne-t-elle dans l’Université ?

Pour Rodrigo Stavenhagen, en quelques points :

  • Les recherches sont uniquement diffusées dans l’Université et ne sont pas mises à disposition des premiers concernés. Un « entre soi » élitiste et une séparation entre la recherche et l’action se forment.
  • Les travaux produits par des personnes non universitaires sont toujours considérés comme moins légitimes que ceux produits par des personnes universitaires.
  • Les opprimés sont systématiquement des sujets d’études. Très peu de sujets concernent les oppresseurs (classes sociales élevés, systèmes dominants…). Ces derniers sont donc dissimulés. On a tendance à les oublier en se concentrant sur les opprimés, les individus et en partant du principe que ce qui leur arrive est seulement lié à des faits, actions individuelles et non à des faits plus globaux, structurels.
  • Peu d’engagement des chercheurs en sciences humaines. Ils assument peu leur responsabilité de chercheur et font peu le lien entre la théorie et la pratique. Soit le chercheur choisit de produire des savoirs et de l’information sans se soucier de son utilisation finale, soit il peut essayer d’offrir d’autres explications et de critiquer des « vérités » établies pour promouvoir une redistribution du savoir. On peut donc parler de dépolitisation de la recherche.

Et concrètement ?

Après plusieurs lectures, j’ai réalisé une étude de cas sur la licence Sciences de l’Education de l’Université de Bordeaux au cours de l’année 2014-2015.

Dans un premier temps, j’ai relevé plusieurs citations d’enseignants pendant les cours. Voici mes conclusions :

  • Une opposition permanente :

« Dans les sociétés dites traditionnelles, a priori, tout le monde partage les mêmes valeurs, les mêmes normes et les mêmes rites, ce qui fait que dans les sociétés traditionnelles, on a des sociétés relativement stables et par conséquent on trouve des rites et des valeurs permanents […]. Au contraire dans les sociétés modernes, tout peut être sujet à la contestation. Voyez, dans les sociétés traditionnelles, les rites et les symboles ont un statut stable, dans la société moderne, ça donne un statut d’ambiguïté beaucoup moins stable à ses rites et à ses symboles, ils peuvent être contestés, rejetés, même peuvent disparaître et c’est pour ça que dans les sociétés modernes, on doit sans cesse réaffirmer leur légitimité si on veut qu’ils persistent, qu’ils restent. »

Par opposition, je parle d’une opposition entre le Nord, c’est-à-dire l’occident, et le Sud. On voit bien que cet enseignant parle des sociétés traditionnelles et des sociétés modernes comme si elles s’opposaient. Cette opposition permet de justifier une supposée supériorité des savoirs occidentaux sur les savoirs du reste du monde et ainsi leur différence de traitement. On essentialise les individus et les savoirs, il est donc plus simple ainsi de les inférioriser.

  • Les opprimés, éternels sujets d’études :

«Par exemple, beaucoup d’enfants en Colombie travaillent dans les mines de charbon, ce qui, d’une certaine façon correspond à ce qui se passait au XIXème siècle en France. […] En Inde, des enfants sont achetés à leur famille et on les envoie fabriquer des tapis de luxe […]. En Egypte, des petites filles cueillent de nuit dans l’obscurité la plus totale les corolles blanches de Jasmin […]. Les enfants de Thaïlande enlevés à leur famille sont livrés à la prostitution dans les hôtels de Bangkok ou de Pattaya. Ils sont séquestrés, battus et violés »

Qu’il s’agisse des sujets de recherches ou des exemples fournis durant les cours de la licence. Les opprimés, les victimes des systèmes de domination restent d’éternels sujets d’études. Par victimes des systèmes de domination, je fais référence, entre autres, aux femmes, victimes du patriarcat, aux personnes racisées, victimes du racisme, aux classes populaires, victimes du rapport de classes…

Ici, il s’agit d’enfants, dans des situations tragiques et exclusivement situés dans des pays non occidentaux, issus du Sud Global. Ces types d’exemples sont nombreux et sont systématiquement orientés vers les opprimés. Une catégorie de sujets est pourtant presque toujours absente : il s’agit des catégories et groupes dominants.

Les opprimés sont donc les sujets d’études des dominants, agissant au sein de l’Université française.

  • L’eurocentrisme

« On dit souvent, on a pensé l’homme à partir de la Renaissance, mais ce n’est pas vrai, je pense que ce sont les Grecs qui, les premiers, se sont interrogés sur ce qu’est l’homme. […] Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de pensée sur l’éducation avant, bien sûr qu’avant, on s’est interrogé […]. Mais cette réflexion en Egypte ou ailleurs n’a jamais été véritablement développée, n’a jamais été véritablement rationalisée. On éduquait des enfants, mais on n’interrogeait pas véritablement l’éducation. »

La Grèce Antique est une référence européenne et, ici, on dit qu’elle est à l’origine du fait de penser l’homme tout en dénigrant « l’Egypte ou ailleurs » : il y a une tendance eurocentrée. Le fait que les ouvrages des Grecs soient réapparus en Europe grâce aux Musulmans (lien vers synthèse historique des épistémicides + lien vers vidéo grosfoguel en français et en espagnol) n’est en aucun cas mentionné, les choses ne sont pas contextualisées.

Il existe beaucoup d’autres exemples, j’ai choisi les plus parlants.

Dans un second temps, j’ai fait des statistiques concernant les auteurs. Je les ai classés selon la race, le sexe et la nationalité.

auteurs1

auteurs2

auteurs3

auteurs4

Le peu d’auteurs non-blancs, le peu de femmes et le peu d’auteurs non-européens au sein de la licence Sciences de l’Education permettent de conclure que l’Université française est une structure raciste, sexiste et eurocentrée qui contribue de toute évidence à cette colonisation des savoirs dans les sciences humaines.

Si vous voulez avoir plus de détails, vous pouvez lire mon travail en entier : ici

Et les annexes ici

Présentations :

Le 8 décembre 2015 au Colloque Internationale d’Etudes Décoloniales (Déplacements épistémologiques du pouvoir, de l’être et des savoirs) de Lyon

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