Le futur est autochtone : Décolonisons Thanksgiving.

Traduction d’Anita Tarpe, article écrit par Maile Arvin et publié sur Truthout :

http://www.truth-out.org/opinion/item/38486-the-future-is-indigenous-decolonizing-thanksgiving

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Si cette année est celle où vous avez décidé de démonter les croyances de votre famille au sujet du mythe de Thanksgiving, faîtes-le de manière à rendre hommage au présent et au futur autochtone. (Image: Jared Rodriguez / Truthout).

L’année dernière, un mème vidéo qui circulait peu de temps avant Thanksgiving, montrait la personnalité Youtube Franchesca Ramsey recomposer avec humour la véritable histoire de cette fête nationale. Décidée à rabattre la joie de sa famille qui fête Thanksgiving autour d’un repas, Ramsey détruit, les uns après les autres, les mythes édulcorés dont les écoles primaires font la promotion. Par exemple, que les amérindiens et les pères pèlerins aient été  »genre, supers potes ». C’est un clip drôle et instructif qui remet en question les idées préconçues et normées véhiculées par cette fête. Il nous présente une analyse du processus qui a amené les Etats-Unis à la célébrer tous les ans et ramène à la conscience la brutalité de la conquête qu’ont subi les peuples autochtones de ce continent.

Je suis une admiratrice de Ramsey mais quelque chose m’a perturbée au sujet de ce clip et de sa popularité évidente dans mon réseau de médias sociaux. Il y a quelque chose que la vidéo ne corrige pas, c’est l’idée que les amérindiens ont en grande partie  »disparu » ( un terme problématique, colonial qui continue d’être utilisé pour faire référence aux peuples autochtones, bien qu’il soit plus adapté pour parler des plantes et des animaux non-humains). Ramsey explique que Thanksgiving devint populaire au 19ème siècle  »après que nous ayons battu et tué tous les amérindiens ». Cette phrase m’est restée :  »après que nous ayons battu et tué tous les amérindiens ».

L’idée que tous les amérindiens sont morts est très puissante. Je le sais parce que j’enseigne en lycée dans le département des études amérindiennes et autochtones. Les élèves arrivent en classe avec très peu de connaissances au sujet des amérindiens mais parlent presque toujours d’eux au passé. Je travaille à combattre cette perception à chaque nouvelle classe mais je vois bien que mes élèves éprouvent parfois des difficultés à concilier ce qu’ils apprennent en classe avec moi et ce qu’ils ont déjà appris. Cela reste vrai pour eux, malgré le fait que je sois moi-même autochtone Hawaïenne, que je parle souvent de mes propres expériences et recherches, et qu’au moins quelques uns de mes élèves soient eux-mêmes amérindiens. Cette difficulté ne relève pas d’une incapacité individuelle à intégrer le contenu des cours. C’est plutôt symptomatique de la vie aux Etats-Unis et d’être confronté en permanence aux idéologies anti-autochtones qui ont bâti les fondations de cette nation.

Pour Thanksgiving, suite à l’élection de Donald Trump, vous allez probablement avoir à soulever de nombreux sujets urgents et très peu confortables autour du dîner familial, y compris la misogynie, les violences sexuelles à l’encontre des femmes, la suprématie blanche et la race, la négrophobie, la xénophobie et l’impérialisme. De façon très significative, toutes ces violences structurelles sont étroitement liées au colonialisme pionnier des Etats-Unis.

Le colonialisme pionnier, c’est le système économique, politique et social que les européens ont apporté sur ce continent avec eux, qui dépossède les peuples autochtones de leur terre afin de générer des profits, les déplaçant par la force, à coups de massacres militaires, de génocide, de stérilisation et d’assimilation forcées ( entre autres tactiques ). Cela fait longtemps que les peuples autochtones ont compris qu’il s’agit d’un processus qui est encore en cours et non pas un contenu isolé dans un moment d’histoire.

Le colonialisme pionnier requiert qu’une violence continue s’exerce contre les peuples amérindiens. Cependant, beaucoup de récits masquent cela en se référant à cette violence comme si elle s’était produite dans un passé lointain et quelque lieu mythique ( par exemple le Far West ), ou la font tout simplement disparaître ( comme dans les histoires romantiques d’amitiés entre amérindiens et pionniers ). Cela permet alors à de nombreuses personnes de se méprendre sur la nature du colonialisme pionnier et de le voir comme quelque chose que nous aurions su dépasser par le progrès voire comme quelque chose qui n’aurait tout simplement jamais vraiment existé. Si, comme à Ramsey, avec vos parents, tantes, enfants et autres, il vous venait l’envie de discuter en profondeur de la manière de repenser Thanksgiving et la relation de violence qu’impose ce pays aux amérindiens, je vous propose içi quelques suggestions, tirées de mon enseignement, pour le faire sans répandre l’idée que les amérindiens n’existent plus.

Certains élèves viennent à mes cours avec l’envie d’apprendre  »la culture amérindienne » ou de connaître  »les peuples autochtones qui vivaient ici autrefois ». Je les détrompe rapidement quant à l’idée qu’il n’y a qu’une seule et unique culture amérindienne. Je leur explique qu’aujourd’hui il existe 567 nations amérindiennes qui sont reconnues au niveau fédéral ainsi que des centaines qui ne le sont pas. Je leur dis que les Indiens Californiens vivent toujours en Californie. Que si Hollywood représente les amérindiens comme s’il vivaient tous dans des tipis et portaient tous des coiffes, ces objets culturels sont en réalité seulement utilisés par les amérindiens de la région des plaines du Midwest ( et seulement dans certains contextes ). Dès la première leçon, je suis très claire sur le fait que mes cours ne sont ni des cours d’anthropologie ni d’histoire conventionnelle. Dans la tradition des études Ethniques et amérindiennes, depuis leur création à la fin des années 60 à San Francisco et à Berkeley, le point de focus de mon enseignement se situe résolument au centre des luttes politiques dans lesquelles se sont engagés les amérindiens et les autres peuples autochtones.

L’histoire et la culture font bien-sûr partie de ces luttes. Mais mes cours se veulent différents dans le sens où étudier la culture peut être une solution de facilité pour des personnes non-autochtones, parce que s’il s’agit de  »culture » alors ça n’a rien à voir avec toi. C’est possible d’en prélever des échantillons, de l’observer et de reprendre ses distances. Cette aisance à consommer de la culture est particulièrement troublante si l’on considère combien il est souvent difficile pour les peuples autochtones de préserver leurs traditions culturelles. Ils doivent fournir des efforts constants pour s’assurer que leur danse, langage, traditions culinaires et autres traditions culturelles survivent aux tentatives incessantes de répression dont elles sont l’objet. Pour aller plus loin, mon cours ne traite pas seulement de culture ou d’histoire, parce qu’il traite aussi des peuples non-autochtones ; Il s’attache à comprendre en quoi ce pays est une nation coloniale, aujourd’hui même, et pas seulement de par le passé. A comprendre comment les peuples autochtones travaillent chaque jour, pas seulement pour échapper à la violence continue du système colonial mais aussi pour donner le jour à de nouvelles façons d’exister au monde. Les mouvements contemporains politiques et culturels autochtones ( comme Idle No More and #No DAPL ) nous montrent de quelle manière nous pourrions tous nous investir pour réparer notre relation et à la terre sur laquelle nous vivons et aux peuples autochtones dont les généalogies et les connaissances sont profondément enracinées dans cette terre.

Si vous voulez reconnaître et honorer une histoire différente de Thanksgiving, commencez par le faire pour la terre qui est sous vos pieds. Où que vous vous trouviez en Amérique du Nord, vous êtes sur des terres autochtones, et cela même si les peuples autochtones qui l’habitaient ont depuis longtemps été déportés. Si vous ne savez pas sur quel territoire vous vous trouvez, faites des recherches et préparez-vous à désapprendre les récits que vous avez jusque là tenus pour acquis. Mes élèves et moi-même apprenons et enseignons sur la terre des Cahuilla à Riverside, en Californie. Mon cours commence avec l’histoire brutale de la conquête et du colonialisme pionnier en Californie. Le système des missions espagnoles de la fin du 18ème et du début du 19ème siècle réduisit les Indiens de Californie en esclavage et les força à construire les missions qui sont aujourd’hui romantisées.
A l’école primaire, en CM1, la plupart de mes élèves ont eu à réaliser un  »projet mission » qui consistait à construire une mission miniature, souvent faite de sucres en morceaux. Ils me racontent que si leurs professeurs évoquaient les Indiens de Californie, c’était pour dire qu’ils étaient amis avec les prêtres. Cela les étonne toujours d’apprendre que ce sont les Indiens qui ont construit les missions et que ce travail était forcé. Comme Deborah Miranda l’explique dans son livre Bad indians, les missions étaient des prisons pour les Indiens de Californie. C’est encore plus choquant pour eux d’apprendre ce qu’a été la réalité de la ruée vers l’or. Une des premières lois passée par l’état de Californie (  »Acte pour la gouvernance et la protection des Indiens », 1850 ) avait pour but de mettre en place un système terrifiant qui dans les faits autorisait n’importe quel colon à asservir un indien non encore asservi par un autre colon, cela notamment en interdisant la circulation des Indiens et en permettant aux colons de prendre chez eux les enfants indiens orphelins comme main d’oeuvre.
Nous nous trouvons face à cette histoire et à son oblitération progressive. Bien qu’il soit difficile de se confronter au fait que c’est par l’usage de multiples formes d’esclavage et de génocide des amérindiens que s’est construit la Californie, on ne peut par ailleurs que s’émerveiller et se trouver inspiré par le fait que, comme de nombreux peuples autochtones dans le monde, les Indiens de Californie aient survécu. C’est une composante majeure de cette histoire sur laquelle la vidéo de Ramsey fait l’impasse. Il est tout aussi crucial de mettre à nu l’histoire du colonialisme pionnier que de faire honneur à la survivance autochtone. A défaut de le faire, vous risquez au contraire de perpétuer les mythes que le colonialisme s’évertue à propager. Malgré la naturalisation de ce qu’on appelle maintenant les états-unis, à une échelle différente et plus signifiante, cette terre est toujours celle des peuples autochtones et ils y vivent toujours. Quand Thanksgiving approche, je prends toujours soin de souligner que les Wampanoag, dont les ancêtres sont en fait ceux qui avaient sauvé les pères pèlerins, se sont maintenus en vie. Je demande à mes élèves de raconter à leur famille l’incroyable revitalisation de la langue Wampanoag qui est en train de s’opérer grâce au travail de Jessie Little Doe Braid, qui a rendu vie à leur langue alors qu’on l’avait classée  »disparue ».
Cette année, ma classe a aussi discuté à plusieurs reprises de ce qui se passe à Standing Rock et en a été très inspirée. Des milliers de personnes se sont rassemblées pour s’allier aux Lakotas qui protègent la rivière Missouri contre la construction de l’oléoduc Dakota Access. Nous sommes très attentifs au développement de cette lutte à Standing Rock qui ne répond pas seulement à une problématique environnementale mais aussi autochtone. Il s’agit d’un peuple autochtone qui revendique son droit à être en charge de son territoire traditionnel, dont la réserve de Standing rock ne représente qu’une petite fraction. Nous travaillons également à valoriser les efforts similaires qui sont fournis içi aussi en Californie. Par exemple, dans les environs de la baie de San Francisco, plusieurs sites sacrés ont été détruit par des projets de développement urbain. Comme un des tertres funéraires de coquillages Ohlone sur lequel se dresse maintenant le centre commercial d’Emeryville Bay Street. Chaque Black friday after Thanksgiving, les dirigeants Ohlone organisent une manifestation afin de rappeler aux clients du centre commercial qu’ils sont en train de profaner la mémoire de leurs ancêtres.
Comme beaucoup d’autres l’ont dit avant moi, il y a partout des Standing Rock. Contribuez à Standing Rock comme vous le pouvez mais cherchez également quelles sont les luttes menées par les peuples autochtones de votre région.
Les mouvements autochtones de protection de la Vie sont tous connectés, à travers tous les Etats-Unis et au-delà. Je suis pleine d’aloha et de fierté de voir les Kanaka Maoli ( autochtones d’Hawaïï ), qui se sont battus pour protéger Mauna Kea ( une montagne sacrée de l’île d’Hawaïï ) contre un projet de télescope de 30 mètres qui aurait du y être construit, voyager jusqu’à Standing rock pour offrir leur solidarité. Les peuples autochtones survivent malgré les mythes des colons qui veulent faire de nous du passé, et c’est parce que nous avons toujours compris que nous sommes du futur. Bryan Kamaoli Kuwada a exprimé brillamment cette idée :  »Le futur est une dimension que nous avons habité durant des millénaires. Il ne peut en être autrement pour nous qui survivons grâce à la terre et à l’océan. »
Si cette année est celle où vous avez décidé de démonter les croyances de votre famille au sujet du mythe de Thanksgiving, faîtes-le de manière à rendre hommage au présent et au futur autochtone.


 

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